Manoir Cuthwolf, Angleterre. Août 1995.
Une voiture passa les grandes grilles de l'imposant manoir. C'était en plein milieu de la nuit et une pluie fine tombait depuis maintenant des heures sans interruption. Fait relativement fréquent dans la région de Londres. L'immense demeure, entourée d'un vaste parc, était faite de pierres blanches et comportait un nombre incalculable de fenêtres à la disposition symétrique. C'était un endroit magnifique en plein jour mais cette nuit là, tout semblait si lugubre dans le silence total uniquement rompu par les roues de la voiture noire qui approchait sur le gravier. Alors que le véhicule se gara devant l'important perron, une femme d'un certain âge sorti d'un pas précipité, un parapluie ouvert au dessus de sa tête. Habillée d'un uniforme, elle s'empressa d'ouvrir la portière arrière de l'élégante voiture.- Bienvenue chez vous Madame, dit la femme d'une voix tremblante en offrant son parapluie à la nouvelle arrivante.De la voiture sorti surement la plus belle femme que le monde n'ait jamais vu. Elle était grande, blonde, à la peau si blanche qu'elle semblait de porcelaine. En réalité, elle l'était surement lorsque l'on prenait le temps de remarquer cet aspect lisse et brillant qu'elle possédait. La femme leva le nez vers sa demeure avant de mettre sur sa tête un délicat et magnifique capuchon blanc à la doublure dorée pour protéger ses longs cheveux blonds de la pluie, ignorant alors totalement son employée qui se mouillait à l'attendre. La grande femme se rendit jusqu'à la porte d'entrée d'un pas si léger qu'elle semblait flotter dans l'air.- Bienvenue Madame Cuthwolf.- Bon retour chez vous, Madame Cuthwolf, disaient les employés tous alignés dans le vestibule, les mains croisés devant eux et les yeux baissés.Leurs cœurs battaient à tout rompre. Le retour de leur employeur – certes rare – n'était jamais une bonne nouvelle pour eux. Helene Cuthwolf était une maitresse de maison terrible au tempérament instable. Ses colères étaient redoutées de tous pour une raison bien précise. La majestueuse femme poursuivit son ascension dans la maison sans prêter attention à quiconque jusqu'à se rendre dans l'immense salon. Tout ici était décoré dans les tons ivoire et beige. Alors que Helene Cuthwolf circulait dans la pièce, ses talons hauts frappant le parquet dans un rythme paresseux, tout l'environnement semblait s'accorder à elle. Le feu était allumé et crépitait dans la majestueuse cheminée de pierres blanches dont l'âtre était plus haut qu'un homme adulte moyen. Personne n'entra à sa suite, préférant de loin la laisser seule. Helene retira sa longue cape blanche et la jeta sur le long canapé beige proche d'elle, libérant alors une silhouette à couper le souffle. Cependant, ce n'était ni ses longues jambes, sa taille fine ou encore ses épaules délicates qui méritaient le plus qu'on l'admire mais définitivement son visage. La jeune femme qui ne devait pas avoir plus de vingt cinq ans, peut être moins, peut être plus, était d'une beauté à en faire pleurer un artiste. Son visage était délicat comme une fleur, ses traits dessinés par un dieu bon et généreux. Son nez était légèrement en trompette et d'une droiture parfaite. Ses yeux restaient la partie la plus saisissante de ce portrait angélique. Deux pupilles d'un rouge sanglant scintillaient sous la lumière du feu. Cette couleur aurait pu être surprenante si Helene Cuthwolf n'avait pas été une Vampire. L'une des plus puissantes même.La jeune femme resta ainsi quelques minutes à circuler dans la pièce, totalement perdue dans ses pensées, le pas lent, le visage grave et lourd. Finalement, la Vampire retourna près de son immense canapé qui faisait face à la cheminée et s'y installa avec toute l'élégance d'une reine, son regard perdu dans le vide. Helene soupira, sa poitrine se soulevant visiblement. Si elle ne respirait pas par habitude pour se mêler aux humains, on aurait pu croire qu'elle était une sculpture. Il n'y avait plus aucun bruit dans la pièce excepté le crépitement des flammes dans l'âtre de la cheminée. La jeune femme avait mystérieusement quitté le domicile familiale ces trois derniers mois. Personne ne l'avait vu, personne ne savait où elle était passée. Au bout de quelques semaines, on découvrit que Helene était quelque part dans le monde avec sa mère. Tout le monde fut surpris, il était de notoriété publique que les deux femmes ne pouvaient se retrouver dans un même endroit sans que cela termine en bain de sang... Elles se détestaient. Helene ne se justifia pas, Richard était totalement indifférent, Blade quant à lui était ignoré.- Madame Cuthwolf, appela avec douceur mais surtout crainte la dame qui l'avait accueillie un peu plus tôt. On désire vous voir.Helene ne bougea pas, comme pétrifiée par l'intensité de ses pensées. Parce qu'elle était une Vampire particulièrement puissante, elle sentait et reconnaissait quiconque circulait dans la maison. Ce qui signifiait qu'il était impossible de la surprendre ou de passer inaperçu auprès d'elle. Helene n'avait simplement pas envie de parler ce soir. Habituée à ce type de comportement, la dame de maison hocha la tête et recula doucement – sans pour autant tourner le dos à son employeur – la laissant seule quelques minutes. Quand elle revint, elle tenait la main du plus beau bébé que l'imagination puisse concevoir.Blade Cuthwolf était alors âgé de deux ans et bien qu'un enfant de cet âge soit censé avoir la démarche incertaine, parce qu'il était un Vampire issu de l'union de deux autres Vampires terriblement puissants, le petit garçon l'était tout autant. Son visage était rond, comme un angelot sur les fresques des grands artistes de la renaissance italienne. Ses joues pleines offraient de jolies pommettes quand il souriait, dévoilant alors deux petites canines adorables qui étaient pourtant déjà très redoutables. Ses cheveux châtains fins tombaient légèrement sur ses grands yeux sanglants, brulant d'un rouge violent, la fierté de son père. Le pas aussi certain qu'un enfant de dix ans, l'équilibre flagrant, l'enfant ne lâcha pas la main de sa nourrice pour autant. Elle l'avait élevé, accompagné et aimé plus que sa propre mère ne l'avait jamais fait. Cependant, dans son petit cœur d'enfant surdoué, Blade ne pouvait s'empêcher de ressentir le besoin de se faire aimer d'elle, de gagner sa tendresse et pourquoi pas son amour ? Tout le monde dans la maison, la famille Cuthwolf, savait que Blade avait été conçu par devoir. Richard Cuthwolf était un homme puissant à la tête d'une immense fortune et qui avait besoin d'un héritier, ce que Helene, dans le respect de son statut de femme et de sa classe lui avait donné. Personne n'avait parlé d'aimer l'enfant, ce qu'elle n'avait pas prit la peine de faire et ne s'en cachait pas.Plus la nourrice approchait de Helene, plus Blade était partagé entre l'envie de se blottir contre elle et de faire demi tour tant elle lui faisait déjà peur. Un enfant âgé de deux ans – certes Vampire – est trop jeune pour comprendre qu'il n'est pas le fruit de l'amour de ses parents, cependant, il est suffisamment âgé pour sentir lorsque sa mère ne l'aime pas. Il existe un lien entre une femme et son bébé si puissant qu'il se ressent dans l'amour, la peur et même la haine. Blade et Helene sont d'autant plus incapables de se cacher leurs vrais sentiments l'un envers l'autre qu'ils se ressemblent plus qu'ils ne veulent l'admettre. Ce qu'elle regrettera dans quinze ans.La nourrice ne prononça pas un mot tandis que Blade était désormais planté devant sa mère qui regardait avec obstination les flammes dans l'âtre de la cheminée. Bien qu'elle ne prononce pas un mot, sa répulsion à l'idée de voir son fils était aussi claire que la chaleur du feu dans l'air. Helene semblait irradier d'une aura orageuse que son bébé voulait affronter malgré tout en posant ses deux petites mains sur le canapé, à côté d'elle, le regard plein d'espoir. Quand il voulu toucher le genoux de sa mère, la Vampire se redressa et se rendit à l'autre bout de la pièce avec une telle rapidité qu'elle s'était éclipsée une seconde. Surpris, Blade tomba sur les fesses et se mit à pleurer tandis que Helene regardait par la fenêtre du salon, sans faire attention à lui. La Vampire était totalement vide, comme si son corps bien que présent dans la pièce, était dépourvue d'âme, celle-ci se trouvant à des kilomètres de là. Immédiatement sa nourrice se précipita sur lui, le prit dans ses bras et le berça tandis que le visage du petit Blade se couvrait de larmes sanglantes. La vision de cette scène était douloureuse. La nourrice n'aurait su dire ce qui était le pire : le visage parfait du bébé couvert de sang ou ce même enfant tendant les bras vers sa mère, hurlant comme un animal blessé, sans parvenir à attirer son attention.- Madame Cuthwolf, Monsieur Blade désire vous faire un câlin. Vous lui avez terriblement manqué pendant ces trois derniers mois. Il a beaucoup grandit et il est très fort. Peut être pourriez vous aller chasser ensemble...? tenta désespérément la nourrice par dessus les cris de l'enfant dans l'espoir de faire réagir cette femme cruelle qu'était Helene.- Justement, répondit la Vampire sans hausser le ton malgré les pleurs de son fils. J'ai autre chose à faire après trois d'absence que d'écouter Blade brailler.Elle se tourna vers la nourrice et ce fut la seule fois qu'elle posa les yeux vers son bébé qui criait sans détourner le regard. La Vampire sembla faiblir un instant alors qu'elle regardait son petit mais une seconde plus tard elle retrouva ses airs hautains et passa devant son employée tout en parlant, le pas colérique et élégant.- Faites le taire, ce bruit est insupportable ! ordonna-t-elle d'un ton royal.Puis, Helene Cuthwolf quitta la pièce avant de se rendre directement dans le parc où elle alla chasser pour se calmer. Peut être même descendit-elle jusqu'au village, personne ne posait jamais la question. Seule dans le salon, la nourrice marchait de long en large dans le but de calmer le petit Blade. Bientôt ses cris cessèrent et ne restèrent plus que de petits sanglots réguliers. La joue contre la tempe glacée de son protégé, la nourrice le berça lentement, caressant ses cheveux brillants et soyeux. Quand elle fut certaine que Helene Cuthwolf était trop loin pour l'entendre, elle murmura :- Ne pleurez plus Monsieur Blade. Un jour, l'Angleterre sera à vous.Les Vampires n'oublient rien. Depuis le jour de leur naissance jusqu'à celui de leur mort, le moindre souvenir reste encré dans leur cerveau. Certains évènements insignifiants sont plus effacés tandis que d'autres sont plus marqués. Ce fut pourquoi, même des années plus tard, jamais Blade n'oublia le comportement de sa mère après cette absence de trois mois et encore moins ce que lui avait dit sa nourrice. Ses mots étaient devenus comme une maxime qu'il se répétait au quotidien. Sanglotant doucement sur l'épaule de la femme, le regard pensif, à peine âgé de deux ans, Blade se préparait déjà à conquérir l'Angleterre.